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Pays de brouillard Version imprimable Suggérer par mail


En hiver ma bien-aimée est
parmi les animaux de la forêt.
Qu’avant l’aube je doive rentrer,
la renarde le sait et rit.
Comme les nuages tremblent ! Sur mon
col de neige tombe
une couche de glace brisée.

En hiver ma bien-aimée est
un arbre parmi les arbres et
invite dans son beau branchage
les corneilles infortunées. Elle sait
que le vent, au crépuscule, soulève
sa robe du soir  bordée de givre
et me chasse chez moi.

            
En hiver ma bien-aimée est
parmi les poissons et se tait.
Enchaîné aux eaux qui agitent
du dedans le fil de leurs nageoires,
immobile sur la rive, je la regarde,
jusqu’à ce que le sol me déloge,
plonger, tourner, changer.


Touché à nouveau par le cri de chasse
de l’oiseau qui  raidit ses ailes
au-dessus de moi, je m’abats en plein
champ : elle plume
ses poules et me jette un bréchet
blanc. Je le mets autour de mon cou
et m’en vais par le duvet amer.

Infidèle est ma bien-aimée,
je sais que parfois elle plane
sur ses hauts talons vers la ville,
dans les bars elle pénètre les verres
de longs baisers profonds sur la bouche,
et trouve les mots pour tous.
C’est un langage que je ne comprends pas.

Le pays de brouillard j’ai vu,
le cœur de brouillard j’ai mangé.



Ingeborg Bachmann. Traduit de l’allemand par Françoise Rétif.

 


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