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Pour MONUMENTA 2007, Anselm Kiefer dédie l’ensemble d’œuvres inédites qu’il présente dans la nef du Grand Palais aux poètes Paul Celan et Ingeborg Bachmann. Plus qu’un hommage, cette dédicace témoigne du dialogue étroit que le peintre a noué depuis de nombreuses années avec la poésie. Qu’est-ce qui relie ces trois artistes ? Quels sont les liens qui permettent de tisser une véritable épopée de la mémoire au cœur de l’œuvre d’Anselm Kiefer ? « Ton âge ni le mien, non plus l’âge du monde, compter en années ne se peut. » Ingeborg Bachmann
L’art de la dédicace Quand un artiste de renommée internationale comme Anselm Kiefer dédie une série d’œuvres à deux poètes, que peut-on en penser ? S’agit-il là seulement d’un geste, voire d’un hommage ou plus encore ? Dans l’antiquité, la dédicace était une inauguration solennelle d’un édifice ou d’une statue consacrés à une divinité. Bien plus qu’un simple mot signé sur un livre ou une pochette de disque, la dédicace donnait son sens profond à l’architecture en question : un temple n’est rien sans une dédicace qui lui confère sa dimension spirituelle. Le « dédicataire », qu’il soit un saint ou une divinité, vient alors « habiter » l’édifice. Les œuvres d’Anselm Kiefer s’apparente à ces édifices antiques que cela soit ses peintures, ses tours, ses bibliothèque ou ses maisons. Chaque œuvre est ainsi comme une architecture plastique que l’artiste décide de dédier à une figure tutélaire qui va lui inspirer son sens. L’historien d’art Daniel Arasse ne s’y est pas trompé lorsqu’il parle de « ces "temples" que constituent les tableaux de Kiefer. » Or, il n’y a pas de temple sans dédicace. En dédiant les œuvres qu’il présente au Grand Palais à Paul Celan et Ingeborg Bachmann, Anselm Kiefer laisse les deux poètes « habiter » son œuvre. Il ne s’agit donc pas pour Kiefer d’illustrer un poème, il est plutôt question d’en prolonger l’inspiration. Plus qu’un hommage, la dédicace est ici ce qui vient donner son sens aux œuvres. Elle se diffuse sur la surface des toiles, elle circule dans le volume des habitations, elle est comme un esprit qui accompagne le visiteur dans sa découverte visuelle et émotionnelle de l’exposition. Une mémoire en partage La dédicace est un geste de mémoire. En dédiant son œuvre, l’artiste inscrit d’emblée son travail dans un exercice de remémoration. Paul Celan et Ingeborg Bachmann sont ainsi rappelés au souvenir de quiconque découvre MONUMENTA 2007. Ce faisant, Anselm Kiefer creuse et approfondit son rapport à la mémoire, à cette mémoire tragiquement balafrée par le drame de la Shoah. En effet, que cela soit pour Paul Celan qui n’eut de cesse d’interroger la langue allemande après la tragédie concentrationnaire ou pour Ingeborg Bachmann qui appartenait au Groupe 47 (réuni après-guerre dans l’idée que, pour construire un monde nouveau, il fallait inventer une langue nouvelle), la rupture tragique que constitue Auschwitz met à mal l’idée de mémoire : comment se souvenir après Auschwitz ? Comment se rappeler l’horreur absolue ? Pour Anselm Kiefer, comme pour Celan et Bachmann, l’enjeu artistique consiste bien à retrouver le centre de gravité de cette mémoire déboussolée par l’innommable. En rappelant donc au présent l’œuvre de ces poètes habités par une confrontation problématique et douloureuse au passé, Anselm Kiefer convie le visiteur à un partage de mémoire. Plus qu’une dédicace donc, c’est un véritable dialogue que le peintre ouvre avec les poètes et le visiteur, un dialogue qui, par-delà les mots et les citations, passe par les images, les formes, la matière. La poésie comme fil conducteur dans l’œuvre d’Anselm Kiefer Anselm Kiefer a dit un jour : « Dans mon œuvre, j’ai souvent rapproché Paul Celan et Ingeborg Bachmann car je savais qu’ils s’accordaient. Il est possible qu’à certains moments, j’ai attribué les poèmes de l’un à l’autre… Dans la peinture, Le Sable des urnes qui est dédié à Bachmann, j’ai peut-être même cru que le poème était de Bachmann, et ainsi de suite (…). Parfois mes erreurs signifient beaucoup de choses. » L’artiste immerge ainsi son œuvre dans un dialogue ininterrompue avec la poésie, une poésie qui fonctionne moins comme un ensemble systématique de références clairement ordonnées que comme une nébuleuse dynamique, une matière vivante dans laquelle le peintre vient puiser de l’inspiration. De nombreux titres de tableaux sont ainsi des citations de poèmes (Le Sable des urnes, Orage des roses, La Bohème est au bord de la mer ou encore, Tes cheveux de cendre, Sulamith), de même que de nombreuses citations de poèmes apparaissent sur la toile. Anselm Kiefer continue ainsi, à sa manière, le travail de Celan et Bachmann. Il en est à la fois l’interprète, le continuateur et le ré-inventeur. |