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Artiste érudit, Anselm Kiefer s’est à plusieurs reprises inspiré de la tradition kabbalistique dans son travail. L’occasion d’en apprendre un peu plus sur ce corpus de pensées à la fois mystiques, religieuses et philosophiques.


Anselm Kiefer et la Kabbale

Anselm Kiefer a produit de nombreuses œuvres dont le titre, les symboles utilisés, voire même les écritures calligraphiées sur les toiles, font directement référence à la Kabbale. Ainsi, Sefiroth (1990-91), Le Bris des vases (1989-90), L’Ordre des anges (1985-87), les tours du hangar Bicocca ou encore les œuvres exposées dans la chapelle de la Salpetrière en 2000 sous le nom Chevirat ha-Kelim (regroupant des tableaux intitulés Tsimtsoum, Tikkoun, Emanation, etc.). Ces références que l’artiste met en scène plastiquement forme un univers complexe et fascinant. Mais, de quelle Kabbale est-il question ? Peut-on parler de « LA » Kabbale sans prendre en compte les nombreuses ramifications, plus ou moins obscures et les écrits divers qui en nourrissent à la fois le mythe et la réalité ? 

La tradition kabbalistique

La Kabbale, dans son acception la plus large, désigne l’ensemble des courants ésotériques (c’est-à-dire secrets) liés à la tradition judaïque (qui englobe l’ensemble des aspects culturels et religieux de la religion juive). Par certains de ses aspects pratiques, elle est reliée aussi à la magie blanche et l’alchimie. Fondamentalement liée aux textes sacrées, la Kabbale est d’abord un ensemble de traditions orales dont il est difficile de repérer les traces au cours de l’histoire. Ce n’est ainsi qu’à partir du 12ème siècle, en Provence, que des textes kabbalistiques apparaissent et que certains kabbalistes se réclament d’une tradition qui leur serait bien antérieure. Le mot même de « Kabbale » (qabalah) signifie « tradition ». La racine du mot (qabel) veut dire « recevoir ». La Kabbale s’organise en un ensemble de spéculations métaphysiques sur Dieu, l’homme et l’univers. Elle part du principe que les textes sacrés (et en l’occurrence les cinq premiers livres de la Bible, appelés Pentateuque, ou Torah dans la tradition juive) ont un sens autre que celui du sens apparent des mots. Divers textes souterrains émergent alors dont la signification n’est accessible qu’à certains initiés. Ces interprétations cachées permettent d’élaborer différents systèmes spéculatifs plus ou moins rigoureux.

Les premiers textes

Le Bahir (sefer ha bahir – « Livre de la clarté ») apparaît en France au 12ème siècle (avant de se diffuser en Espagne et de dépasser, aux alentours du 14ème siècle, les frontières de l’Europe médiévale vers l’Afrique du Nord et l’Orient). Il est toutefois difficile d’en dater l’apparition précisément ou de connaître l’auteur de ce qui est considéré comme le premier ouvrage de la littérature de la Kabbale. Mais c’est surtout le Zohar (sefer ha zohar – « Livre de la Splendeur ») attribué à l’espagnol Moïse de Leon au 13ème siècle qui reste comme l’ouvrage de référence. Le Zohar était présenté à l’époque comme un texte ancien que l’on aurait redécouvert. Il fut même considéré pendant plusieurs siècles comme un livre canonique au même titre que la Bible et le Talmud. Son influence sur la culture juive fut considérable.  Ces ouvrages majeurs ne seront pas les seuls à constituer cette littérature florissante jusqu’au 17ème siècle. On compte aujourd’hui environ six mille ouvrages qui relèvent du kabbalisme.

La Kabbale de Louria

Extrêmement marquée par le messianisme, la kabbale lourianique connut rapidement un grand succès et se transforma en une source d’inspiration inépuisable. Isaac Louria (1534-1572) fut un kabbaliste célèbre dont l’enseignement majoritairement oral fut retranscrit après sa mort. L’influence de ses visions sur la culture judaïque fut considérable. Il introduisit dans la Kabbale les notions fondamentales de tsimtsoum (contraction), de chevirah (« brisure » des vases) et de tiqqoun (« correction » ou « réparation »). Autant de notions qu'Anselm Kiefer a utilisé comme titres de certains de ses tableaux. Ainsi, par exemple, le tsimtousm (qui désignait à l’origine la contraction de Dieu à l’intérieur du Saint des Saints dans le Temple de Jérusalem) fut utilisé par Louria pour exprimer cette contraction originelle de Dieu qui, littéralement, lui permit de faire de la place pour la création : de ce point de vue, la création commence par l’exil de Dieu lui-même, exil qui marqua profondément l’histoire du peuple juif. Dès lors, l’homme participe, à la mesure de ses actions vertueuses, à la fin de l’exil. Dieu, dans son unité parfaite, est à venir.

L’arbre des Sephiroth

La Kabbale (dans ses diverses acceptions) permet de réduire l’illusion selon laquelle nous serions séparés de Dieu. Une des interprétations consiste à dire qu’entre l’homme et Dieu, il y a un certain nombre de « voiles » (10 en l’occurrence) qui sont autant de filtres. Ces voiles sont en même temps des attributs de Dieu. En effet, connaître ces voiles permet de connaître ce qui nous sépare de Dieu et donc de mieux connaître Dieu. La tradition kabbalistique nomme « sephiroth » ces voiles-émanations (ou numérations). Leur relation au sein du Tout est figurée grâce au symbole de l’arbre des Sephiroth. Cet arbre représenterait la structure de l’homme et de l’univers en une seule figure où se mêlent macrocosme et microcosme. Il est constitué de 10 cercles qui sont les sephiroth, à savoir autant d’épreuves, de champs de conscience et de forces en action dans la réalité qui nous entoure. Ainsi, par exemple, Chesed, la quatrième séphira, est la Miséricorde : elle alimente les formes de la troisième séphira, Binah (la compréhension). Chesed a pour symbole entre autres le bras gauche, la pyramide, le sceptre, etc. Connaître l’arbre permet de tracer différents « sentiers » d’un sephiroth à l’autre (22 au total) et constituent un parcours initiatique. Chaque séphira est un réservoir de significations et de symboles que l’on peut mettre en relation avec une autre séphira pour constituer autant de chemins spirituels, d’équilibres, de tensions, de nouvelles significations, etc. L’arbre des Sephiroth est ainsi une structure d’interprétations et de réflexions à la fois dynamique et immuable : chaque séphira évolue selon son point d’application, sa direction, son intensité, etc. Les premières illustrations datent du 12ème siècle et peuvent varier de la structure de l’arbre inversé (car les racines plongent dans ce qu’il y a de paradoxalement le plus haut : le ciel comme origine) aux dix cercles concentriques en passant par la roue.

La gématria, le notarikon, la témoura

Interpréter les textes sacrés se fait selon diverses méthodes. Parmi celles-ci, il en est trois qu’affectionnent particulièrement les kabbalistes et qui prennent directement en compte les mots dans leur structure même et la langue dans laquelle ils ont été écrits, à savoir l’hébreu. Une des particularités de cette dernière est de faire correspondre un nombre à chaque lettre de l’alphabet. Ainsi, la méthode de la gématria additionne les nombres correspondants aux lettres d’un mot et relient les mots ayant la même valeur numérique. Par exemple, Shem (qui signifie « le Nom ») a la même valeur numérique (340) que Sefer (« le Livre ») : le Livre contient ainsi tous les Noms. Le notarikon est une deuxième méthode d’interprétation des textes sacrés. Il permet de considérer chaque lettre d’un mot comme le condensé d’une phrase complète. La témoura est une troisième méthode qui repose sur le principe de l’anagramme : les lettres d’un mot sont permutés et donnent lieu à de nouveaux mots, donc de nouvelles significations. Chacune de ces méthodes permet d’enrichir la lecture des textes sacrés et d’ouvrir de nouveaux horizons.

La Kabbale repose sur ces sens cachés qu’elle décrypte et décode infiniment. A cet égard, l’art d’Anselm Kiefer puise à la source kabbalistique pour en révéler, ne serait-ce que visuellement, la puissance mystique : il contribue, par-là même, à en multiplier les interprétations. Cette traduction picturale n’est pas une simple illustration, mais bien une réflexion visuelle sur ces concepts dont il est parfois difficile de sonder la profondeur.