Composée exclusivement de verbes d’action, la Verb List de Richard Serra fonctionne comme un protocole de travail unique en son genre. L’artiste tente comme il le dit lui-même de « mettre de la logique dans la matière » et d’appliquer ces verbes aux matériaux qu’il utilise. Le pouvoir de l’artiste se résume à ces actions en apparence très simple, mais qui, à l’échelle de matériau comme l’acier, prennent des proportions techniques inédites.
2.One Ton Prop (House of Cards), 1969 Plomb (121,9cm x 121,9cm x 2,5cm) The Museum of Modern Art, NY. Don de la famille Grinstein. Photo : Peter Moore
One Ton Prop est une œuvre décisive dans le parcours artistique de Richard Serra. Constituée de quatre plaques de plomb posées en équilibre les unes contre les autres, One Ton Prop est d’abord une sculpture dont l’équilibre et la tension en constituent l’objet. Richard Serra sort la sculpture de son socle traditionnel et fait reposer l’œuvre sur elle-même. L’énergie qui la parcourt marque un danger prégnant : à tout moment, elle peut s’écrouler. L’imminence de la catastrophe dramatise le dispositif minimal en laissant planer un suspens qui ajoute à la beauté de l’œuvre.
3.Circuit, 1972 Acier laminé. Chaque plaque : 2,4m x 7,3m x 2,5cm. Installation pour la Documenta 5, Kassel, 1972
Version plus complexe d’une précédente sculpture intitulée Strike : To Roberta and Rudy (1969-71) qui n’était composée que d’une seule plaque coincée verticalement dans un coin de mur, Circuit transforme radicalement l’espace de la pièce où elle est installée. Les quatre plaques d’acier reposent sans soudure et par le seul jeu de l’équilibre dans chacun des angles de la pièce. A la différence de One Ton Prop où le spectateur était cantonné à l’extérieur de l’œuvre, le visiteur évolue dans la sculpture elle-même sans jamais pouvoir en faire le tour. L’espace est transfiguré par la sculpture qui reproduit en son centre un carré proportionné par réduction à l’espace de la pièce.
4.Shift, 1970-72 Béton. Six sections (152,3cm x 27,4m x 20,3cm / 152,3cm x 73,1m x 20,3cm / 152,4cm x 45,7m x 20,3cm / 152,4cm x 36,6m x 20,3cm / 152,4cm x 33,5m x 20,3cm / 152,4cm x 32m x 20,3cm) Installation à King City, Ontario. Collection Great Gulf Homes, Toronto
Pour Richard Serra, l’espace ne peut plus être appréhendé depuis un point de vue statique qui « encadre » la vision comme c’est la tradition depuis la Renaissance. A la manière zen, l’espace doit être expérimenté dans le mouvement. Pour l’illustrer, l’artiste conçoit Shift, une sculpture composée de lames de béton enfoncées dans le sol qui structure, à la mesure d’une promenade, le terrain dans sa totalité. Jouant sur des effets de mémoire et d’anticipation, l’œuvre offre une saisie inédite de l’espace. Chaque lame est ainsi visible depuis l’extrémité de celle qui la précède et disposée selon un angle qui suit la déclivité du terrain.
5.Tilted Arc, 1981 Acier (3,7m x 36,6m x 6,4cm). Installation sur la Federal Plaza, NY. Collection US General Services Administration, Washington DC. Détruit par le gouvernement des Etats-Unis, 1989. Photo : Ann Chauvet
L’Etat Fédéral a passé commande à Richard Serra en 1981 de la sculpture Tilted Arc. Longue de 36 m, haute de près de 4 m, l’œuvre vient subvertir l’effet panoptique de la place en barrant le regard et obligeant le passant à contourner l’œuvre pour traverser la place. La puissance subversive de Tilted Arc a engendré de nombreuses réactions de riverains qui ont obtenu, à la suite d’un procès retentissant, la destruction de l’œuvre. L’artiste s’est retrouvé, comme aux plus sombres heures de l’histoire, obligé de défendre à la barre une œuvre qui lui avait été pourtant commandée. Le débat sur la sculpture publique a atteint dans cette affaire des proportions inattendues.
6.Clara-Clara, 1983 Acier (3,7m x 33,2m x 5,1cm / 3,7m x 32,8m x 5,1cm) Installation dans le Jardin des Tuileries. Collection de la Ville de Paris. Photo : Dirk Reinartz
Initialement prévu pour être exposé dans le hall du Centre Pompidou dans le cadre de l’exposition de l’artiste qui avait lieu au même moment, Clara-Clara a finalement été montré au public dans le Jardin des Tuileries. Du nom de la femme de l’artiste, la sculpture est constituée de deux parenthèses d’acier dos à dos qui ménage un espace de circulation pour le visiteur qui la traverse. L’œuvre s’inscrit dans la perspective qui part du Louvre vers l’Arc de Triomphe et joue de manière subtile avec cette ligne droite qui coupe la capitale. Pour l’artiste, Clara-Clara ouvre un dialogue fécond avec l’ambiance « baroque », selon ses propres termes, du Jardin des Tuileries.
7.Bramme für das Ruhrgebiet, 1998 Acier (14,5m x 4,2m x 12,7cm) Installation au Schürenbachhalde, Emscher Park, Gelsenkirchen. Internationale Bauausstellung Photo : Dirk Reinartz
Immense totem minimal de près de quinze mètres de haut, Bramme für das Ruhrgebiet est, comme son nom l’indique, un hommage en acier à la région de la Ruhr. L’œuvre trône au milieu d’une plaine dont elle vient casser l’horizontalité. Elle semble indiquer un point de rupture dans l’espace et marque, par sa seule présence, une frontière, un obstacle, une ligne de fuite. La sculpture se dresse comme une cheminée d’aciérie qui vient ponctuer le paysage par résonance avec les architectures que l’on devine à l’horizon : le regard passe insensiblement de l’artistique à l’industriel, et réciproquement.
8.The Matter of Time, 2005 De l’avant vers l’arrière : Torqued Spiral (Closed Open Closed Open Closed), 2003 , Torqued Ellipse, 2003-4 ; Double Torqued Ellipse, 2003-4 ; Snake, 1994-97 ; Torqued Spiral (Right Left), 2003-4 ; Torqued Spiral (Open Left Closed Right), 2003-4 ; Between the Torus and the Sphere, 2003-5 ; Blind Spot Reversed, 2003,5. Guggenheim Bilbao. Photo : Lorenz Kienzle
Conçu spécifiquement pour le Guggenheim de Bilbao, The Matter of Time est un ensemble de huit sculptures labyrinthiques disposées en enfilade. Le visiteur éprouve l’espace et ses métamorphoses à mesure que s’enchaînent les ellipses et spirales en torsion. La déformation d’ensemble alterne différents effets d’ouverture et de fermeture, d’espaces pleins et de goulots. D’un espace à l’autre, c’est, au fil de la promenade et comme l’indique le titre, le temps qui devient la matière même de l’œuvre.