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La sculpture après la représentation Suggérer par mail

La pratique sculpturale de Richard Serra témoigne de nouveaux enjeux caractéristiques de la seconde moitié du XXème siècle. Ce qui peut sembler déroutant au premier regard est d’abord le fruit d’un changement de perspective sur l’œuvre d’art.

Au XIXème siècle, quelque chose se produit en sculpture qui sonne le glas d’une époque et en annonce une nouvelle. Auguste Rodin (1840-1917) accomplit à la fois une époque en même temps qu’il la bouleverse dans ses usages. Son art consommé de la représentation du corps humain, les expressions de mille sentiments au coin d’un visage ou l’attitude pensive d’un corps ramassé sur lui-même l’ont rendu célèbre. Et pourtant, si Rodin sculpte avec autant de talent, c’est d'abord parce qu’il sculpte autrement. L’assemblage, la démultiplication, la fragmentation lui permettent de toucher la perfection d’un réalisme expressif. Avec lui, la matière ne se cache pas derrière la forme, elle la sublime.

Pendant longtemps, la sculpture aura représenté quelque chose. Hommes, animaux, motifs végétaux, créatures imaginaires, anges, toutes choses que le sculpteur « libère » de la matière. Les motifs abstraits étaient réservés à la décoration et ne constituaient jamais une fin en soi. On aura certes pendant longtemps discuté de savoir ce que l’on pouvait « représenter » ou non. Mais toujours il a été question de rendre visible quelque chose que l’on pouvait voir par ailleurs : un modèle. La sculpture est alors, comme la peinture par exemple, un art de la copie. Le sculpteur reproduit ce qu’il a vu dans son imaginaire ou ce qu’il voit sous ses yeux. Dans tous les cas, la forme qui émerge est « reconnaissable ».

Ces deux caractéristiques que Rodin illustre à son comble – l’artiste en prise direct avec la matière et la dimension figurative de l’œuvre – ont été mises à mal au XXème siècle. Un exemple suffit à le montrer. Lorsque Brancusi (1876-1957) réalise sa série Oiseau dans l’espace (1923-1940), le titre de l’œuvre ne suffit pas à convaincre les douaniers américains qu’il s’agit bien d’une œuvre d’art et l'anecdote veut que ce soit dans la catégorie des pales d’hélice que la sculpture entre sur le sol des Etats-Unis. Aujourd’hui, on est évidemment plus à l’aise avec le caractère abstrait de la sculpture. Cette abstraction fascine Richard Serra qui découvre l’atelier de Brancusi à Paris en 1965 et c’est à la figure de l’artiste roumain qu’il doit d’avoir choisi la sculpture comme médium.

Cette abstraction qui bouleverse l’histoire de la sculpture trouve dans le minimalisme un terreau conceptuel qui servira de base à Richard Serra pour élaborer son propre vocabulaire artistique. Entre autres exemples, Donald Judd (1928-1994) va mettre un terme à toute célébration du travail virtuose de la main de l’artiste en produisant des œuvres qui n’ont de cesse de casser tout effet d’illusionnisme ou de représentation. L’œuvre n’existe plus alors que pour manifester les conditions de son apparition : le temps, l’espace et, plus généralement, la réalité du lieu où elle se trouve. L’exemple est flagrant. La sculpture se réfléchit elle-même, ses moyens et sa finalité, pour se trouver de nouveaux horizons de production.

De nombreux sculpteurs, depuis de nombreuses années déjà, interrogent l’idée de sculpture à travers leur pratique et sur des modes souvent très divers. Richard Serra en est un des plus brillants exemples. Non seulement ses œuvres ne « représentent » rien, non seulement elles sont fabriquées en usine, mais surtout elles ne cherchent pas à être vues comme de beaux objets monumentaux : elles sont d’abord pensées pour transformer l’espace. Avec Richard Serra, ce n’est plus l’objet-sculpture qui fait l’œuvre, mais l’espace qu’elle configure. Au XVIème siècle, Michel-Ange disait : « J’ai vu un ange dans le marbre et j’ai seulement ciselé jusqu’à l’en libérer. » L’ange en question s’est depuis longtemps échappé…


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  Commentaires (3)
 1 interrogation
Ecrit par Arnoffn, le 30-04-2008 16:32
"Avec Richard Serra, ce n’est plus l’objet-sculpture qui fait l’œuvre, mais l’espace qu’elle configure": faut-il entendre qu'à l'instar de la littérature engagée qui n'avait efficience et sens que dans le contexte socio-politique où elle était écrite, l'oeuvre de Serra n'existe plus en dehors du cadre pour lequel elle est conçue, en l'occurence ici le Grand Palais ?
 2 remarque
Ecrit par moulins, le 07-05-2008 21:33
En 85 Clara-Clara avait été déplacée des Tuileries au parc de Choisy, sans que cela enthousiasme l'artiste dit-on. 
 
Mais une grande partie de l'art médiéval était-elle séparable de son environnement ? L'idée d'une oeuvre "autarcique" n'est pas éternelle...
 3 une oeuvre en contexte
Ecrit par jb, le 26-05-2008 15:40
Sans aucun doute, les oeuvres de Serra ne font sens que dans le contexte qui les accueillent. Ce qui permet effectivement de qualifier ces oeuvres d'engagées. Vous pouvez vous reporter au procès qui a entouré l'oeuvre de Serra à New York, intitulée Tilted Arc dans les années 1980...

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