Sculpteur de l’acier, Richard Serra a contribué avec d’autres à l’essor du métal dans le champ de l’art. L’occasion de revenir sur le parcours de divers artistes au cours du XXème siècle.
Richard Serra, Circuit. Acier laminé. Chaque plaque : 2,4m x 7,3m x 2,5cm. Installation pour la Documenta 5, Kassel, 1972
Au cours du XXème siècle, la sculpture a été le champ de nombreuses expérimentations. De nouveaux matériaux sont apparus aux côtés des plus traditionnels que sont le bois, la pierre et le bronze. Afin de donner corps à leurs nouvelles approches de la sculpture, des artistes comme Julio González (1876-1942), Pablo Picasso (1891-1973), Alexander Calder (1898-1976), David Smith (1906-1965), Anthony Caro (né en 1924), Eduardo Chillida (1924-2002), Carl André (né en 1935), Bernar Venet (né en 1941) et Richard Serra (né en 1939) ont travaillé, chacun à leur manière, des métaux comme le fer, l’acier et le plomb.
A de rares exceptions près, le métal que les sculpteurs ont le plus utilisé jusqu’au début du XXème siècle a été le bronze. Les sculptures étaient alors souvent réalisées et tirées à plusieurs exemplaires par des praticiens, qui travaillaient à partir de divers projets modelés en terre ou en plâtre par l’artiste. C’est par exemple le cas de L’âge d’airain dont Rodin (1840-1917) réalisa le plâtre en 1875. Bien entendu, le bronze reste aujourd’hui encore un matériau largement utilisé par les sculpteurs. Mais, au cours du XXème siècle, des sculpteurs ont utilisé d’autres métaux comme, par exemple, le fer ou l’acier. La nouvelle technique de l’assemblage qui s’est ajoutée aux méthodes de la taille et du modelage, a permis l’usage de la tôle et du fil métallique, dès son apparition avec Guitare de Picasso en 1912.
C’est cependant lorsque Picasso, alors proche des surréalistes, se lie d’amitié avec le Catalan Gonzalez en 1928 qu’il s’initie véritablement aux techniques de la soudure et que la sculpture en fer naît réellement. Cette technique permet de « dessiner dans l’espace » comme le montre Figure, projet de monument à Apollinaire que Picasso réalise en 1928 avec l’aide de Gonzalez. Le volume du corps est rendu par des surfaces et des cloisons, au moyen de tiges métalliques qui s’emparent de l’espace.
Animé par un même désir de rendre la sculpture aérienne, l’Américain Calder commence à réaliser à partir de 1926, lorsqu’il se trouve à Paris, des personnages en fil de fer ludiques et mobiles, avec lesquels il compose un cirque miniature. Il développe par la suite ses recherches en inventant les Mobiles suspendus en l’air en 1933, et plus tard ses Stabiles, œuvres colorées et poétiques statiques de grande taille.
Au tournant des années 1920 et 1930, l’Américain David Smith découvre le travail de Picasso et Gonzalez dans les pages des Cahiers d’art. S’il se lance dans la sculpture en métal dès 1933, c’est surtout après la guerre que son travail s’épanouit. Dans les œuvres qui composent ses différentes séries comme Agricola réalisée en 1951-1952 ou Tanktotem en 1957, les traces du travail sont laissées apparentes : la brûlure du feu déforme la masse de la matière, la cicatrice du marteau l’écrase sur l’enclume, les points de soudure scellent l’hétérogénéité des constituants. Le succès du travail de Smith termine d’imposer le métal comme le champ d’expérimentation privilégié de la sculpture à l’orée des années 1960.
Au cours de cette décennie, l’acier s’impose progressivement. Le Britannique Caro, bouleversé par sa découverte du travail de Smith en 1959, se met dès 1960 à produire des œuvres abstraites en acier peint qui consistent en l’assemblage de poutrelles d’acier comme Sculpture Seven de 1961. L’espagnol Chillida conçoit pour sa part des formes géométriques massives et fortement structurées.
Les techniques de fabrication industrielle, mises à contribution, permettent de créer des œuvres monumentales, capables de rivaliser visuellement et physiquement avec l’architecture. Le Français Bernar Venet développe ainsi son travail sur la ligne, sous toutes ses variantes mathématiques et ses manifestations physiques, dans de gigantesques sculptures en acier, installées dans des espaces publics et intitulées Lignes indéterminées, à partir de 1983.
Serra, qui commence la sculpture en 1966, comprend très tôt que l’acier va lui permettre de développer sa démarche, consistant à disposer les plaques dans l’espace sans les souder. Dès 1970, il réalise une série de pièces en acier, dont Circuit (1972) fait partie. L’introduction de ce matériau résistant répond au désir de l’artiste de travailler en extérieur, pour créer des œuvres qui, comme Pulitzer Piece : Stepped Elevation (1970-1971), s’expérimentent au gré du déplacement du spectateur. Grâce à l’acier, Serra va pouvoir travailler à une échelle et avec des masses telles qu’il ne pourra plus manipuler ses œuvres seul. Le passage du plomb, qu’il a utilisé entre 1968 et 1970, à l’acier marque ainsi l’entrée de la technologie et du monde de la construction dans le travail de l’artiste.