L’œuvre de Richard Serra est en dialogue constant avec l’architecture sans jamais se confondre avec elle. Qu’en est-il des relations entre architecture et sculpture ? Quelques lignes pour retracer une brève histoire de leurs interactions.
Au XVIIIe siècle, l’architecture, la sculpture et la peinture font partie des Beaux-arts. Chacune d’elle a sa spécificité. La peinture est l’art de la surface plane. L’architecture et la sculpture se développent en trois dimensions. Mais si l’une et l’autre jouent avec l’espace, elles ne poursuivent pas les mêmes objectifs.
Tout d’abord, l’architecture a une valeur fonctionnelle. Elle est faite pour être habitée. Ce qui n’est a priori pas le cas de la sculpture. En outre, l’architecture crée des lieux alors que la sculpture crée des objets. De ce fait, il y a souvent d’importantes différences d’échelle entre ces deux arts. A tel point que la sculpture peut d’ailleurs être parfois un élément intégré à l’architecture, comme les statues des façades de cathédrales romanes ou gothiques. L’inverse est moins vrai. Par ailleurs, l’architecture n’existe que très rarement sans commanditaire. Ce qui n’est pas nécessairement le cas de la sculpture, en apparence plus autonome.
La tour Eiffel, une architecture sculpturale ?
Depuis la fin du XIXe siècle toutefois, les limites entre les sphères architecturale et sculpturale s’estompent. La Tour Eiffel, inaugurée à Paris lors de l’exposition universelle de1889, en est un bon exemple. Sous quel angle l’envisager ? S’agit-il d’un ouvrage architectural sans autre fonction que celle du tourisme ou d’une immense sculpture visitable ?
Les avant-gardes russes et allemandes
Au cours des années 1920, plusieurs avant-gardes artistiques internationales ont souhaité instaurer un nouveau dialogue entre les arts et ont réfléchi aux modalités de réalisation d’une « œuvre d’art totale ». Dans la revue néerlandaise De Stijl, Theo van Doesburg (1883-1931) appelle de ses vœux une « architecture plastique ». Au même moment, en Union soviétique, Kazimir Malevitch (1878-1935) réalise des reliefs intitulés Architekton, qu’il envisage comme de véritables maquettes de bâtiments. Il déclare en 1924 que le suprématisme, le mouvement artistique dont il est le fondateur, « déplace son centre de gravité vers l’architecture. » Étant donné que ses architekton n’ont jamais donné lieu à la construction d’édifices réels, il est tentant de regarder ces œuvres comme des sculptures. En Allemagne à la même époque, le Bauhaus dispense un enseignement mettant particulièrement en avant l’idée d’intégration des différents arts à l’architecture. Max Bill (1908-1994) y a été élève, et son travail en a été fortement influencé. Il fut tout à la fois architecte, sculpteur, designer et peintre.
Les artistes américains des années 1960
À partir des années 1960, plusieurs artistes américains révèlent d’une autre manière la frontière ténue qui existe entre sculpture et architecture. Ils apparaissent comme des sculpteurs abstraits, toutefois leurs œuvres rompent avec la tradition. Elles ne sont par exemple posées sur aucun socle. Carl Andre (né en 1935) joue tout particulièrement avec les limites de la sculpture en réalisant des œuvres planes : des surfaces carrées posées directement sur le sol, à peine perceptibles pour le spectateur qui peut les percevoir comme un élément architectural. Dan Graham (né en 1942) et Richard Serra (né en 1939) travaillent quant à eux en trois dimensions et leurs œuvres sont tellement intégrées à l’espace environnant que l’on parle parfois d’« installation » plus que de « sculpture ». En effet, le spectateur est invité à habiter l’espace de l’œuvre, à y participer physiquement. Leurs sculptures ne sont plus des objets que l’on peut tenir dans la main et embrasser d’un regard, elles sont des espaces à parcourir, des espaces quasi-architecturaux. La question est de savoir quel est le rapport de Richard Serra à la sculpture et comment sa pratique marque nettement la frontière entre les deux disciplines. Que devient une architecture mise en regard avec une sculpture de Richard Serra ? Et l’inverse ?
Sur le dialogue entre l’architecture et la sculpture depuis le XVIIIe siècle, voir le catalogue de l’exposition ArchiSculpture présentée à la Fondation Beyeler à Bâle en 2005 ou le site internet.