Les origines de la réflexion

Marc Sanchez : Comment avez-vous développé la réflexion qui a abouti au projet actuel ? Y a-t-il eu des étapes successives, des approches différentes, ou bien, dès les premiers moments, les bases du travail ont-elles été précises et définies ?

Daniel Buren : Mon aspiration immédiate, dès que l’on m’a invité, a été de travailler avec la lumière remarquable et extraordinaire de ce lieu, mais aussi avec le fait qu’il s’agit, plus que d’un espace d’exposition, d’une immense place publique où l’on entend battre la pluie, où l’on voit passer les nuages, où le soleil et la couleur du ciel sont très présents . Ma deuxième conviction très forte (à tel point que je l’ai mise comme l’une des conditions premières à ma participation) était que, qu’elle que soit l’œuvre réalisée dans ce lieu, elle devait être appréhendée en parcourant le bâtiment longitudinalement, c’est-à-dire en entrant par la porte sud ou par la porte nord. Il ne fallait surtout pas entrer par la porte principale, celle qui se trouve au centre de la nef et qui est donc trop proche de la coupole centrale de la verrière, cœur de cette architecture. Cette entrée centrale rend extrêmement difficile l’utilisation de tout cet espace, surtout pour y réaliser une exposition personnelle, car tout est donné à voir immédiatement.
De plus, à mon sens, si quelque chose est vraiment raté dans ce Grand Palais, c’est bien l’entrée principale, sorte de boursouflure fin XIXe siècle débouchant à l’intérieur sur une travée ridiculement petite comparée à la fausse majesté de l’entrée, qui la rend d’autant plus prétentieuse et contre-productive au regard de l’effet, par ailleurs extraordinaire, de la grande nef dans son ensemble. On a nettement l’impression qu’une travée entière, juste derrière l’entrée principale, a été sacrifiée.
Bien entendu, cette demande consistant à annuler l’entrée principale habituellement utilisée a provoqué beaucoup de discussions et nous a obligés à trouver des solutions qui devaient faire preuve d’un peu d’imagination ! Vous savez, lorsque l’on étudie de près toutes les manifestations qui se sont succédé dans ce lieu depuis plus d’un siècle, on est littéralement abasourdi par l’invention dont font preuve ces centaines de mises en scène, par toutes les transformations qu’on a fait subir à cette architecture, à tel point qu’on pourrait vraiment se demander si on peut encore y faire quelque chose de nouveau ! Puis, dans un second temps, on s’aperçoit que la majorité de ces interventions ont été des décors qui ont bien souvent eu pour fonction de cacher l’architecture.
En revanche, et en ce qui me concerne, ce n’est pas le cas, c’est même exactement l’inverse. Une part du problème était donc de trouver le moyen de montrer mon désir de capter cette magnifique lumière du lieu et de concevoir les formes adéquates pour faire ressentir à d’autres ce désir, leur permettre d’en partager les sensations.
J’ai donc travaillé à des projets extrêmement différents les uns des autres : certains avec l’espace quasiment vide, d’autres avec l’espace très plein, d’autres qui déconstruisaient l’espace, le désarticulaient, ou le multipliaient, etc. Tous tournaient autour de la recherche du moment où se rencontreraient, de manière appropriée, le désir précis qui m’animait et la forme qui s’imposerait pour articuler visuellement ce désir. Longtemps, le chemin pour y arriver est resté totalement flou dans mon esprit, seul le désir était extrêmement fort, bien que totalement immatériel : je savais à quoi il fallait arriver sans savoir toutefois quels seraient exactement les moyens formels à employer ni comment y parvenir.